Écrit par le 01 mai 2005.
Je suis Mangoat. Je suis plutôt du genre discret, voire secret. Je suis solitaire. Je fuis les groupes, les organisations, les rassemblements, les partis et les associations. Mais je ne suis pas un ermite pour autant : je fuis, mais je ne vais pas bien loin. Je me poste en périphérie et j'observe. Je vois les changements auxquels vous procédez pour vous intégrer. Je connais parfaitements vos tactiques, qu'elles soient conscientes ou non, et je les repère instantanément, quel que soit le degré de finesse que vous pensez déployer pour les mettre en oeuvre. Je vois votre grande gueule, je vois votre conformisme forcé, je vois votre marketing social, bref, je vois votre peur.
Le dimanche, à l'arrivée des beaux jours, je passe souvent des après-midi entiers dans des parcs. Montsouris, Monceau, jardins du Luxembourg, Tuileries, Champ de Mars, bois de Vincennes, petits squares, places ensoleillées, terrasses de cafés, je traîne dans vos lieux de sociabilité gentillette, dans ces endroits qui vous permettent, une fois n'est pas coutume, de mettre des actes derrière vos paroles et de montrer que vous êtes vraiment convaincus par vos phrases toutes faites, celles qui montrent que vous avez des goûts simples, une sensibilité à la nature et des envies de flâneries au soleil. "On est quand même mieux en plein air", "Profitons du beau temps", "tu ne vas pas rester enfermé !", "C'est important de retrouver ses amis". Moi, je rôde dans un de ces parcs, je choisis un groupe et j'observe.
J'observe Jean et Sébastien, qui sont les meilleurs amis du monde, même si, à une époque, Seb a un peu couché avec Clara, la copine de Jean. De toute façon personne ne l'a jamais su, à part Myriam, à qui Clara s'est confiée et qui l'a uniquement répété à Matthieu, qui actuellement lorgne dans le décolleté de Céline. J'observe aussi Léo, qui a choisi de rester ami avec cette même Céline, bien qu'elle ait fait toutes les crasses possibles à son ex, Pierre, lui-même ex-meilleur ami de Léo. La séparation a été dure et Léo s'est senti obligé de choisir entre Céline et Pierre. Ca s'est fait petit à petit, et il a finalement opté pour Céline, qui est quand même nettement plus drôle et dont le regard féminin est bien plus valorisant. Pierre était sympa, mais l'amitié, c'est comme tout, ça va, ça vient... Par contre, il a un peu de mal avec Thierry, le nouveau copain de Céline, qu'il suspecte d'aller voir ailleurs de temps en temps. Il y a aussi Marc et Laurent, qui évoquent, allongés côte à côte sur l'herbe, une version plus ou moins volontairement romancée de la période de leur adolescence, quand ils étaient déjà les meilleurs amis du monde. C'est vrai que Laurent avait parfois un peu assez de la compagnie de Marc, qu'il qualifiait de gros plouc et à qui il avait infligé quelques petites vacheries, mais tout ça est maintenant oublié. Marc a hérité d'une jolie maison au bord de la mer, et Fanny, sa copine, plaît bien à Laurent. Il est invité cet été, et il paraît qu'elle est adepte du monokini. Ca le changera des vacances à la campagne chez les parents de sa femme Sylvie. Céline, Clara, Fanny, Jean, Laurent, Léo, Marc, Matthieu, Myriam, Pierre, Sébastien, Sylvie, Thierry, tous amis, presque tous réunis dans ce parc pour profiter des joies simples de l'amitié et du début de l'été à Paris.
Avec une autre gueule, je serais sans doute amoureux de Myriam, je serais peut-être le meilleur pote de Thierry, mais je ne serais malgré tout pas allé jouer au volley avec eux dans le parc. Ces liens croisés, noués, emmêlés, serrés très fort, visibles à certains, invisibles à d'autres, serpentant ad nauseam entre les corps, ces liens que tout le monde fait un peu semblant d'ignorer, m'étrangleraient et me précipiteraient au fond de leur panier de crabes où, refusant de développer une carapace et des armes similaires aux leurs, je finirais lacéré, écorché, déchiqueté sous les pattes pointues et les puissantes pinces de mes amis.
Je n'ai pas vraiment choisi de vivre à l'écart et de cultiver cette lucidité aigre, mais le hasard a sans doute bien fait les choses et je me satisfais de bonne grâce de la place périphérique qui m'a été attribuée.
Ben dis donc tu traînes pas dans les parcs les plus pourris.
Écrit par nacha (URL) le 12 mai 2005 à 15:21