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Minorité

Écrit par le 22 avril 2005.

Je suis Mangoat. Je vis dans un quartier thuné de la capitale, dans un de ces apparts pourris que les proprios cachent au fond des cours, derrière les façades rutilantes ravalées tous les deux ans, derrière les bâtiments sur rue dont les fenêtres dévoilent des hauteurs de plafond à vous filer des crises d'agoraphobie, derrière les portes d'immeubles en bois travaillé. Et pas la peine de jouer au plus malin : vous aurez beau faire le tour, vous trouverez une autre admirable façade. Mon appart est planqué au fond d'une cour étroite que vous ne verrez jamais à moins de vous rendre spécifiquement chez moi ou chez mes voisins immédiats. Je me plains pas, c'est Paris et d'une certaine façon j'en ai pour mon argent. Non, c'est juste le contraste qui me fait marrer.

Parce que ouais, globalement, j'aime le contraste. C'est pour ça que j'ai choisi ce quartier où les gens qui n'ont pas de chien sortent quand même matin et soir pour promener leur thune, sous forme de costards, de coiffures, de bijoux, de chaussures, de Porsche et de fière allure. Vous les croisez dans la rue, et vous ne pouvez pas vous empêcher de les imaginer glissant consciencieusement le bulletin "Lellouche" dans la petite enveloppe adéquate, la fermer et sortir de l'isoloir avec le port de tête d'Isabelle de Castille. J'adore traîner ma carcasse au milieu de leur flot. Mon esprit quitte mon corps et je savoure la vision de ce vieux clébard aux sapes délavées errant dans les rues, parcelle de simplicité dans cet environnement clinquant. Ouais, dans ces moments-là, je m'aime bien. C'est pour ça que j'ai choisi ce quartier : c'est bon pour le moral.

Et au-delà de ça, ça permet même de se payer quelques bonnes barres de rire. Entre les gros cons du vendredi et du samedi soir qui se la jouent gros durs dans leur caisse, fenêtres grandes ouvertes et Mariah Carey à fond dans l'autoradio, les têtes de cul qui se baladent avec des jeans savamment délavés, dans le genre "on pouvait pas décemment revenir aux jeans délavés de la fin des 80's et du début des 90's, alors on va en faire des nouveaux, avec des traces suspectes sur les jambes, un peu comme si la personne qui les porte se pissait chaque jour un coup sur la cuisse droite, un coup sur la cuisse gauche, et laissait le tout macérer pour attaquer les fibres du futal", ou encore les petites pétasses qui laissent tous les gens qu'elles ont croisé sur 500 mètres en grand danger de combustion spontanée tellement elles se sont aspergées, ou plutôt enduites de parfum, y a vraiment de quoi se marrer. Et je parle même pas de tous les couillons qui, du fils de prolo au gros bourge, "sortent" et se sapent pour "sortir", adoptent leur démarche de "sortie" et parlent bien fort pour qu'on regarde la chemise que leur mère leur a repassée avec application. La foire aux porcs de Plougastel.

Tout ça pour dire que, même s'il ne m'est pas vraiment adapté, ou plutôt précisément pour ça, j'aime beaucoup mon quartier. Mais je vous le prête, si vous voulez.

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