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La presqu'île

Écrit par le 04 mai 2008. - Pas de commentaire.

J'y suis finalement retourné, sur cette bande déserte entre la mer et l'océan, et je marche dans les ruelles de ce village quasi-inhabité, je marche le long de la dune, je marche entre les pins, je marche sur la plage segmentée par des rangées de rondins, bordée de cabanes en bois et de coquilles d'huîtres entassées. J'ai la barbe la plus longue du monde, le même sweat à capuche depuis une semaine, les baskets couvertes de sable et de poussière.

Les gens n'ont plus d'importance, les choses sont inutiles, les attaches se relachent ; tout ce qui semblait nécessaire à un certain équilibre se révèle peu à peu superflu. La routine tant décriée gagne en poids et en puissance. Dormir, manger, boire et pisser. Je me concentre sur ce qui est essentiel, sur ce que tout le monde a oublié. Ma tête fonctionne à nouveau à plein régime, plus rien ne l'encombre. Elle ingère l'air, le sel, la liberté, et elle produit à fond prises de conscience et nouvelles idées. Plus besoin de support. J'expérimente une nouvelle forme d'égocentrisme, qui ne concerne plus ma place dans tout ça, ma valeur relative ou la nécessaire adaptation de l'environnement à mes envies. Ici, l'environnement n'est pas constitué de mammifères mous et manipulables, ni d'un système absurde et indémêlable. Ici, c'est le froid, l'océan, la tempête, le soleil, les calories qui se barrent. On peut chauffer, nager, s'abriter, optimiser, manger, mais à aucun moment on ne pense à faire plier les contraintes. On s'adapte et on se concentre sur la façon dont fonctionne la machine : là il faut manger, à tel moment il faut allumer le feu, je peux prendre le bateau, mais dans deux heures je suis rentré ou noyé, ce muscle sert à ça, j'ai besoin de ce temps de sommeil si je veux marcher six heures demain.

C'est juste destiné à être une expérience, un coup d'essai. Après, je retrouverai les gens, les choses, les inacceptables contraintes. Mais la puissance de l'expérience s'impose, et les gens, les choses, les contraintes, ces investissements qui me permettent de profiter du reste se révèlent de plus en plus vains, et les contreparties de plus en plus vidées de sens et d'intérêt. La culture, la sécurité, le confort, la sophistication, la sociabilité, les conquérants victorieux du monde occidental s'inclinent facent à des adversaires nus et primitifs : dormir, manger, boire et pisser.