Écrit par Forkboy le 22 mai 2005. - cinq commentaires.
Personne ne sait mon nom, « Forkboy ».
Je suis dans une entreprise respectable où tous les matins je salue les mêmes gens, je côtoie les mêmes collègues, je fais les mêmes gestes, je prends les mêmes postures. A force de me répéter, j'en suis devenu un élément du paysage pour les acteurs de cette énorme société. Ma mallette ressemble à toutes les mallettes, mon costume vient des mêmes magasins que tous les autres, je suis un produit standard.
Ils me parlent, m'interpellent, rient devant moi mais ne me connaissent pas. Je les plains... ils acceptent une situation qui leur est imposée. Ils se sont fait regrouper parce q'une poignée de décideurs les ont cantonné dans un département à une fonction déterminée où ils devront partager leur quotidien avec d'autres de leurs congénères qu'ils n'auront pas choisi.
J'échappe à tout ça.
Je suis dans un bureau où personne ne sait plus vraiment à quoi je sers. J'ai connu tous les remaniements classiques de la vie économique : changement de direction, changement d'actionnaires, changement d'activité, promotion en interne, déménagement du siège social, déménagement du service, licenciement d'une partie de la division, appel à des prestataires extérieurs. Avec tout ça, plus personne ne sait ce que je fais. Je suis constamment observé mais jamais on ne me demande des comptes, de peur que j'en fasse de même en retour.
Alors, j'adopte votre attitude, je prends l'air affairé, pianote rageusement sur l'ordinateur que l'on m'a mis à disposition, je passe des fax, fais des photocopies, perfore des feuilles, classe des documents dans des trieuses annotées mais tout ça ne sert à rien d'autre qu'à vous apaiser à mon sujet. Ma seule activité est de vous observer,de vous voir prendre vos mines affectées en parlant de l'avenir de ceux qui vous emploient, de vous entendre parler de primes ou de congés. Vous m'écoeurez par votre inconsistance et vos préoccupations futiles. J'en suis devenu le catalyseur de votre perte. Quand votre ordinateur ne marche plus, je rajoute un coup dessus, quand vous égarez vos documents, je les détruis quand je tombe dessus, quand vous vous plaignez de votre sort, je rajoute des griefs à vos cahiers de doléance.
Si vous avez tout investi sur votre situation professionelle, tremblez car je causerais sûrement votre perte.
Écrit par le 08 mai 2005. - trois commentaires.
Je suis Mangoat. Vous m'appelez "l'homme-bouc", "tête-de-chien" ou encore "le yéti". Je n'ai pas de cornes, juste un crâne doté d'une forme singulière et une pilosité envahissante. Un front rongé par les cheveux, un nez envahi par les sourcils, des pommettes plantées de barbe serrée et des poils thoraciques jusque sous la mâchoire. À onze ans, j'avais déjà un duvet prononcé sur le menton et la lèvre supérieure. À treize ans, j'avais des poils sur le nez, l'extérieur des oreilles, les régions latérales du front et j'avais commencé à me raser. Un an plus tard, l'acné faisait son entrée, tout rasage me devenait impossible sous peine de souffrir d'une infection généralisée de la face pendant un à deux mois, et on commençait à m'appeler "tête-de-chien" au collège. Par la suite, les poils ont encore gagné du terrain, jusqu'à ce que mon visage entier disparaisse.
Honnêtement, je pourrais vous faire marrer dans un film des frères Farelli, dans une histoire de potache ou un conte pour enfants dans le style du "Monstre poilu". Mais dans la vie, si certains se marrent quand même, la plupart ont peur ou pitié. Ce n'est pas un scoop, la très grande majorité des sociétés a tendance à ne pas être tendre avec la laideur, encore moins si elle est "étrange" comme c'est le cas de la mienne, et cette tendance se durcit peu à peu, aujourd'hui, en occident. Ceci explique évidemment mon rejet des foules, ma propension à rester enfermé des jours entiers, mon attirance pour la nuit et les difficultés relationnelles qui ont parsemé ma vie depuis mon adolescence. Aujourd'hui, c'est un peu différent. Après avoir très longtemps mené toutes sortes d'expérimentations désespérées pour atténuer le choc que pouvait représenter la vue de mon faciès par mes contemporains, j'ai choisi une nouvelle orientation : je conserve le choc, mais j'essaye de provoquer une réaction de peur plutôt que de moquerie. Pour être honnête, ça marche beaucoup mieux.
Après tout, je dois bien me faire une raison : je suis un freak. Alors autant adopter une vision fonctionnaliste des choses et endosser mon rôle jusqu'au bout : je dois bien être utile à quelque chose. L'une des missions que je me suis attribuées dans le cadre de cette nouvelle vision de ma fonction consiste à me servir de mon expérience de reclus pour adopter une vision objective des interactions sociales de mes contemporains, les juger et, si le besoin s'en fait sentir, corriger les éléments que j'estime contraires à l'équilibre. Pour ce faire, j'ai la plus grande légitimité qui soit : ne faisant moi-même pas partie de ces interactions, mon jugement n'est que très peu biaisé par mes intérêts ou ceux de mon camp. Voici donc la première de mes facettes fonctionnelles : je suis Mangoat, premier super-héros sociologique répertorié, juge autoproclamé, légitime et incontestable et seule incarnation de l'objectivité véritable, par opposition au maelstrom de subjectivités que vous tentez d'appeler ainsi. Et je sens que vous m'aimez déjà.
Écrit par Forkboy le 06 mai 2005. - Pas de commentaire.
Forkboy arrive.
J'ai vécu tout ce qu'un produit de la middle class peut espérer : une école publique bien cotée, une orientation universitaire sans convictions, un cursus supérieur arrêté à terme et une carrière évolutive sans surprise.
J'ai eu certainement un peu de mal lors de mes premiers entretiens d'embauche quand la question sur ma motivation était posée mais les livres sur le sujet me permirent de l'éluder. C'est incroyable d'ailleurs le nombre de livres qui ont pu me guider jusqu'à aujourd'hui. Le premier livre marabout que j'ai eu entre les mains a dû oublier de répondre à mes questions et c'est sûrement pour cela que j'ai cherché par la suite dans de nouveaux tout ce qui pouvait m'être utile dans la vie. J'ai appris à cuisiner, à être motivé, à savoir quoi manger, à comprendre ce que j'étais à travers mon signe du zodiaque, mon groupe sanguin, mon prénom, mes lignes de main.
Je ne reproche à personne mon inculture mais je déplore cette frénésie de lecture qui m'a amené à avoir les mêmes connaissances que toute une population qui vibre pour la même équipe de football et pour la même mode vestimentaire chaque année.
En outre, j'ai voulu me tourner vers les quotidiens d'actualités pour combler cette soif inextinguible de savoir. Là, pèle-mêle, je pensais pouvoir piocher sur ceux-ci un nombre impressionnant d'informations qui me permettraient de briller par ma science sur toute chose mais cet espoir me fut rapidement ôté par la redondance des propos qui y figuraient. En effet, sur l'ensemble des quotidiens qui étaient le plus diffusés, on retrouvait les mêmes actualités et les mêmes gros titres avec quelques différences de présentation. Sur un immense fatras humain à échelle internationale, seule une dizaine d'infos étaient retenues et alimentaient les conversations. Je partageais l'opinion de millions de personnes qui lisaient mon journal, regardaient ma télé, écoutaient ma radio !
Je finis par me demander si les personnes sur lesquelles l'actualité
se construit existent réellement et pour m'en assurer, il faudrait que
je fasse l'actualité au lieu de la suivre comme un mouton. Mais que
dois-je faire pour cela ? Ecraser des piétons avec une voiture ? Faire
un attentat sur des cibles en vogue ? Sévir sur une catégorie de
personne ?
L'avenir vous le dira.
Écrit par le 01 mai 2005. - un commentaire.
Je suis Mangoat. Je suis plutôt du genre discret, voire secret. Je suis solitaire. Je fuis les groupes, les organisations, les rassemblements, les partis et les associations. Mais je ne suis pas un ermite pour autant : je fuis, mais je ne vais pas bien loin. Je me poste en périphérie et j'observe. Je vois les changements auxquels vous procédez pour vous intégrer. Je connais parfaitements vos tactiques, qu'elles soient conscientes ou non, et je les repère instantanément, quel que soit le degré de finesse que vous pensez déployer pour les mettre en oeuvre. Je vois votre grande gueule, je vois votre conformisme forcé, je vois votre marketing social, bref, je vois votre peur.
Le dimanche, à l'arrivée des beaux jours, je passe souvent des après-midi entiers dans des parcs. Montsouris, Monceau, jardins du Luxembourg, Tuileries, Champ de Mars, bois de Vincennes, petits squares, places ensoleillées, terrasses de cafés, je traîne dans vos lieux de sociabilité gentillette, dans ces endroits qui vous permettent, une fois n'est pas coutume, de mettre des actes derrière vos paroles et de montrer que vous êtes vraiment convaincus par vos phrases toutes faites, celles qui montrent que vous avez des goûts simples, une sensibilité à la nature et des envies de flâneries au soleil. "On est quand même mieux en plein air", "Profitons du beau temps", "tu ne vas pas rester enfermé !", "C'est important de retrouver ses amis". Moi, je rôde dans un de ces parcs, je choisis un groupe et j'observe.
J'observe Jean et Sébastien, qui sont les meilleurs amis du monde, même si, à une époque, Seb a un peu couché avec Clara, la copine de Jean. De toute façon personne ne l'a jamais su, à part Myriam, à qui Clara s'est confiée et qui l'a uniquement répété à Matthieu, qui actuellement lorgne dans le décolleté de Céline. J'observe aussi Léo, qui a choisi de rester ami avec cette même Céline, bien qu'elle ait fait toutes les crasses possibles à son ex, Pierre, lui-même ex-meilleur ami de Léo. La séparation a été dure et Léo s'est senti obligé de choisir entre Céline et Pierre. Ca s'est fait petit à petit, et il a finalement opté pour Céline, qui est quand même nettement plus drôle et dont le regard féminin est bien plus valorisant. Pierre était sympa, mais l'amitié, c'est comme tout, ça va, ça vient... Par contre, il a un peu de mal avec Thierry, le nouveau copain de Céline, qu'il suspecte d'aller voir ailleurs de temps en temps. Il y a aussi Marc et Laurent, qui évoquent, allongés côte à côte sur l'herbe, une version plus ou moins volontairement romancée de la période de leur adolescence, quand ils étaient déjà les meilleurs amis du monde. C'est vrai que Laurent avait parfois un peu assez de la compagnie de Marc, qu'il qualifiait de gros plouc et à qui il avait infligé quelques petites vacheries, mais tout ça est maintenant oublié. Marc a hérité d'une jolie maison au bord de la mer, et Fanny, sa copine, plaît bien à Laurent. Il est invité cet été, et il paraît qu'elle est adepte du monokini. Ca le changera des vacances à la campagne chez les parents de sa femme Sylvie. Céline, Clara, Fanny, Jean, Laurent, Léo, Marc, Matthieu, Myriam, Pierre, Sébastien, Sylvie, Thierry, tous amis, presque tous réunis dans ce parc pour profiter des joies simples de l'amitié et du début de l'été à Paris.
Avec une autre gueule, je serais sans doute amoureux de Myriam, je serais peut-être le meilleur pote de Thierry, mais je ne serais malgré tout pas allé jouer au volley avec eux dans le parc. Ces liens croisés, noués, emmêlés, serrés très fort, visibles à certains, invisibles à d'autres, serpentant ad nauseam entre les corps, ces liens que tout le monde fait un peu semblant d'ignorer, m'étrangleraient et me précipiteraient au fond de leur panier de crabes où, refusant de développer une carapace et des armes similaires aux leurs, je finirais lacéré, écorché, déchiqueté sous les pattes pointues et les puissantes pinces de mes amis.
Je n'ai pas vraiment choisi de vivre à l'écart et de cultiver cette lucidité aigre, mais le hasard a sans doute bien fait les choses et je me satisfais de bonne grâce de la place périphérique qui m'a été attribuée.